Le taptap se paie en gourdes. Le loyer est souvent fixé en dollars. Au marché, la marchande annonce « 50 dola » alors qu'elle parle de gourdes. Et l'argent envoyé par la famille à Miami ou à Montréal arrive en dollars américains ou canadiens.
Avec autant de monnaies en même temps, il n'est pas étonnant que tant de gens aient le sentiment que leur argent « disparaît ». Il ne disparaît pas : il est simplement impossible de l'additionner à la fin du mois.
Voici une méthode qui marche, même si vous n'avez jamais tenu de budget.
Le piège du « dola »
Commençons par le malentendu le plus coûteux.
Quand un Haïtien dit « dola » dans la vie de tous les jours, il parle très souvent du dollar haïtien. Ce n'est pas une vraie monnaie : c'est une façon de compter les gourdes. Un dollar haïtien vaut 5 gourdes. « 20 dola », au marché, c'est donc 100 gourdes.
Le dollar américain, lui, vaut plus de cent gourdes. Confondre les deux, c'est se tromper d'un facteur vingt-six sur une seule dépense. Si vous notez « 20 dola » sans préciser, vous ne saurez plus, une semaine plus tard, si vous avez dépensé 100 gourdes ou 2 600.
La règle : notez toujours la monnaie en toutes lettres. « 20 dola ayisyen », « 20 dola ameriken », ou directement « 100 goud ».
Choisissez une monnaie de référence
Vous pouvez payer dans cinq monnaies différentes, mais vous ne pouvez faire vos comptes que dans une seule. C'est ce qu'on appelle la monnaie de référence.
Pour la plupart des gens qui vivent en Haïti, c'est la gourde : c'est la monnaie du quotidien, celle du marché, du transport et de la recharge de téléphone.
Pour quelqu'un de la diaspora qui aide sa famille, ce sera plutôt le dollar américain ou canadien : c'est la monnaie dans laquelle il gagne et dans laquelle il réfléchit.
Il n'y a pas de mauvais choix. L'important est d'en choisir un seul et de tout ramener à lui au moment de faire le point.
Notez le taux le jour même
Le taux entre la gourde et le dollar bouge. Si vous achetez quelque chose en dollars aujourd'hui et que vous ne faites vos comptes que dans un mois, le taux aura changé et votre total sera faux.
La solution est simple : notez la conversion au moment de la dépense, avec le taux du jour. Prenons un exemple, à un taux de 132 gourdes pour un dollar :
| Dépense | Montant payé | En gourdes |
|---|---|---|
| Recharge Digicel | 250 goud | 250 goud |
| Manje au marché | 40 dola ayisyen | 200 goud |
| Abonnement Internet | 25 dola ameriken | 3 300 goud |
Sans la dernière colonne, ces trois lignes ne s'additionnent pas. Avec elle, vous savez que vous avez dépensé 3 750 gourdes, et que l'abonnement Internet en représente près de 90 %.
Si vous changez vos dollars chez un cambiste à un taux différent du taux officiel, notez votre taux : c'est celui qui reflète ce que la dépense vous a réellement coûté.
Regroupez vos dépenses en quelques catégories
Noter chaque dépense ne sert à rien si vous ne les regroupez jamais. Pas besoin de trente catégories : sept ou huit suffisent pour voir clair.
- Alimentation : marché, supermarché, provisions
- Transport : taptap, moto, carburant
- Téléphone et internet : recharges, forfaits
- Logement : loyer, eau, électricité, génératrice
- Éducation : écolage, livres, uniformes
- Santé : médicaments, consultations
- Famille et dons : ce que vous donnez ou envoyez
- Autre : tout le reste
Au bout d'un mois, regardez quelle catégorie pèse le plus. C'est presque toujours une surprise, et c'est là qu'il faut agir en premier.
Le vrai secret : noter tout de suite
Toutes ces règles échouent pour la même raison : on oublie de noter. On se dit qu'on le fera le soir, puis le week-end, puis jamais.
Une dépense se note au moment où elle est faite, ou elle ne se note pas. C'est pour ça que le carnet échoue souvent : il faut le sortir, trouver un stylo, écrire. Il faut un geste qui prend trois secondes, avec un outil que vous avez déjà en main.
C'est précisément ce que fait Ekono : vous envoyez « manje 40 dola ayisyen » sur Telegram, comme vous l'écririez à un ami, et la dépense est classée, convertie au taux du jour et additionnée. Mais la méthode compte plus que l'outil. Un simple message que vous vous envoyez à vous-même vaut mieux qu'un tableur parfait que vous n'ouvrez jamais.
En résumé
- Notez toujours la monnaie en toutes lettres, surtout quand vous dites « dola ».
- Choisissez une seule monnaie de référence pour faire vos comptes.
- Convertissez au taux du jour, au moment de la dépense.
- Regroupez vos dépenses en sept ou huit catégories.
- Notez tout de suite, jamais « plus tard ».
Tenez cette méthode un mois, et vous saurez enfin où va votre argent.